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La photo décrivait une jeune femme fatiguée, à la peau rouge, qui regardait vers l’objectif en souriant. Elle se pencha en avant pour mieux voir. Les traits tirés, les cheveux bruns mi-longs, elle posait. A coté se trouvait une photo prise lorsqu’elle avait treize ans. Elle vivait sans drogue alors. Elle aurait aimé redevenir celle qu’elle était à treize ans. Sage, canalisée, sure de ses capacités, bien ancrée dans la réalité.
Elle alla dans la cuisine et se fit griller un steak haché sur la gazinière de récupération avec une poêle prise dans le carton à coté de la cuisinière. Faudrait qu’elle s’achète un meuble. Sa mère avait insisté.
Au mur on pouvait lire quelques maximes personnelles et familiales. « A cause des moustiques » « Fais ce que je te dis de faire mais ne fais pas ce que je fais », « Di haks di kommt nemi ! », « Les hommes ne sont contraires à la raison que lorsqu’ils trouvent que la raison leur est contraire » Du Marsais.
Elle avait fabriqué cette décoration en associant des photos d’écrivains au jargon familial tapé à l’ordinateur et découpé en bandes, qu’elle avait inséré dans des pochettes transparentes avec les photos. Les impressions de portraits s’étaient salies et elle en avait aimé l’effet.
Elle ouvrit une boite de haricots et les ajouta dans la poêle. Madame Legal voulait qu’elle mange des légumes frais mais elle était trop fatiguée pour aller au marché.
Après elle irait voir ses messages sur internet. Si elle voulait trouver quelqu’un fallait chercher. Madame Legal lui avait conseillé d’arrêter internet mais elle ne voulait pas.
Elle se sentait très fatiguée. C’était les médicaments. Depuis qu’elle les prenait elle devait dormir de longues heures pour pouvoir assurer le quotidien. Son cerveau était beaucoup plus lent. Elle n’avait plus toutes ses facultés intellectuelles, elle qui avait toujours passé pour intelligente. Camisole chimique. Ça faisait 15 ans qu’elle les prenait.
Une punition ? « Coupez-moi les jambes, les bras, mais pas la tête, pas la tête ! » Et pourtant ç’avait été la tête. Qu’avait-elle fait de mal ? Elle ne trouvait pas.
On était jeudi. Demain après midi elle pourrait dormir. Il y avait aussi le ménage à faire et sa mère avait insisté pour passer faire les vitres. Madame Legal et Valérie avaient ri au bureau aujourd’hui quand elle avait eu sa mère au téléphone. Sa mère était si pleine d’énergie ! Si tyrannique ! Si irrationnelle ! Elle craignait qu’elle lui chamboule tout dans son appartement et elle avait essayé de la canaliser! Elle pourrait passer faire les vitres mais seulement les vitres ! Un ménage de printemps ça prendrait trop de temps ! Il y avait une histoire de chaise aussi que sa mère voulait transporter et ça n’avait pas été très clair. Fallait savoir décrypter.
Le steak était cuit et elle mangea avec appétit. Elle ne mangeait pas de féculents et elle allait avoir faim. Elle n’aimait pas ça. Pourtant si elle continuait de grossir elle ne trouverait jamais de copain.
Cela faisait maintenant un an qu’elle avait déménagé. Ç’avait pas été évident et il lui restait à aménager certains coins de l’appartement mais elle était contente quand même car les voix n’étaient pas revenues. C’était déjà bien. La mafia, ça aurait pu recommencer ; comme elle vivait à nouveau seule…
Elle avait déménagé pour que l’amant rencontré sur internet puisse venir chez elle et elle l’avait plaqué tout de suite après. Il avait quelqu’un d’autre dans sa vie et elle n’avait pas accepté d’être uniquement une « maîtresse ». Depuis il l’avait rappelé en geignant parce que sa régulière l’avait plaqué aussi. Ce n’était que justice.
Elle n’avait eu personne depuis.
Elle mit l’assiette dans l’évier et alla draguer sur internet.
Elle avait rendez-vous chez le psy demain. Faudrait encore attendre deux heures et demies avant de passer. C’était long. Souvent ses jambes picotaient car il faisait trop chaud et elle allait s’assoir par terre dans le couloir pour enlever ses bottes. Personne ne l’avait encore vu faire ça. Après tout elle était chez un psy. Elle pouvait adopter un comportement bizarre. Y en avait d’autres des comportements bizarres…
Madame Legal, sa supérieure, la laissait toujours pas partir en formation. Elle disait qu’elle avait le temps, qu’elle avait trois ans. C’était pas tout à fait vrai car la troisième année c’était une dérogation. Un an et demi était déjà passé et elle avait pu faire trois jours de formation sur les quarante requis. Et encore il lui restait les vingt jours de stage pratique. Si cela continuait ainsi elle ne serait jamais promue, même dans quinze ans, vingt ans ; cela ne serait plus possible. C’était pas juste. Tout ça pour que Valérie Lapierre puisse préparer son concours ! Valérie Lapierre était son binôme.
Si elle souffrait au travail, elle le faisait pour elle, pour guérir. Elle était sure qu’elle guérissait au travail. D’ailleurs ses psys avaient toujours insistés pour qu’elle continue. Elle avait voulu passer travailleur handicapé et ils étaient contre. Elle le faisait pour elle. Pourtant c’était pas évident. Certains matins elle avait du mal à quitter son appartement. Elle avait tellement besoin d’écrire !
Le téléphone sonna.
- Allo ? C’est parrain.
- Bonsoir parrain
- Tu, tu, m’as eu en ligne aujourd’hui ?
- Non.
- Mais Chantal.
- Parrain je te l’ai déjà dit : tu crois que tu m’as en ligne mais…
- Mais tu as pensé à moi ?
- Non j’ai travaillé parrain !
- Tu veux pas devenir secrétaire du préfet ?
- Je suis assistante au rectorat tu sais c’est bien aussi
- Oui mais secrétaire du préfet ! Ce serait bien Chantal !
- Parrain !
- Bon je te laisse
- Tu as fait quoi aujourd’hui.
- Ah ? Rien. Ça n’allait pas.
- Ah…
- Tu ne serais pas au Rotary club ?
- Non ! Pourquoi ?
- Je te laisse.
- Bonsoir parrain
- Je t’ai trouvé vingt quatre qualités remarquables !
- Ah bon ?
- Gentille! Intelligente ! Précepteur !
- Tu les as notées ?
- Oui mais j’ai perdu le papier. Je te laisse Chantal.
- Essaye de les retrouver et tu me les montreras dimanche !
- Oui. Je te laisse.
- Bonsoir parrain.
Il avait déjà raccroché. Elle permettait à son parrain de l’appeler. Les autres n’étaient pas aussi gentils avec lui. Gisèle et Monique n’arrêtaient pas de le rabrouer parce qu’il passait ses journées au lit à dialoguer avec ses voix. Ça ne servait à rien mais Gisèle surtout continuait. C’est vrai que des bêtises il en avait fait et que Gisèle et Monique s’étaient sacrifiées pour lui, pour qu’il puisse rester fermier jusqu’à la préretraite.
Avant elle voulait se battre pour qu’il guérisse. Elle lui avait cherché des livres à la bibliothèque car les livres lui avaient apporté quelque chose à elle. Elle avait même écrit que le roman peut être une thérapie pour les malades mentaux. Parrain avait aimé les histoires écrites par ce paysan mais c’était tout. Il voulait qu’elle aille lui réemprunter des livres mais des livres du même auteur et ils les avaient tous lus.
Elle avait souvent pris sa défense lorsque Gisèle râlait et le gendarmait. Les autres membres de sa famille s’étaient moqués. Ils avaient eu raison. On ne pouvait pas guérir parrain. Son père disait qu’il avait un mauvais fond. Elle ne le croyait pas. Il était malade. Il était psychotique puis schizophrène.
Elle était ascendant cancer. Son parrain était cancer. Elle avait hérité de sa maladie comme de son signe astrologique. Mais heureusement comme signe principal elle était capricorne comme son grand –père.
Elle alla dans la cuisine et mesura les trente gouttes d’Haldol dans un verre, mit de l’eau et but. Fallait pas oublier comme la dernière fois. Les voix pouvaient revenir ! Elle ne voulait pas que ça recommence. Surtout qu’elle habitait seule maintenant. Ils pourraient à nouveau l’emmerder.
Sur Internet elle fut sympa comme d’habitude et plusieurs pseudos insistèrent pour la rencontrer. Elle savait ce qu’ils voulaient : baiser.
Elle ne les trouvait pas intéressants. Avant d’aller se coucher elle passa devant la glace de l’entrée. Les cernes. Si elle pouvait arrêter de fumer comme lui conseillait madame Legal. Elle pensa à Jean une nouvelle fois quand elle fut couchée. Elle pleura. Faudrait qu’elle écrive à nouveau.
La fréquence radio se mit en route au creux de son oreille. Elle paniqua un peu. Fallait empêcher que ça recommence. Elle finit par s’endormir, saine d’esprit.
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