L’homme de ménage
" Je suis irremplaçable. Elle n’en trouvera pas d’autre comme moi. "
C’est ce que disait Maxime, souvent, en parlant de sa patronne.
Il n’avait pas lu Kundera. Il n’avait pas conscience que quelque chose d’infime, pour paraphraser misérablement cet auteur et ne pas
payer de droits, nous distingue des autres, que l’unicité de l’être est une quasi illusion.
Chaque matin, ou les matins où il consentait à aller travailler, Maxime vaquait à ses occupations d’homme à tout faire chez une femme
d’origine aristocratique, riche et un peu décrépie d’un quartier chic de Strasbourg.
Chaque matin, il y allait en mobylette, servait son petit-déjeuner, l’aidait à trier les publicités et stylos qu’elle archivait en
souvenir de la seconde guerre mondiale, faisait les courses, préparait à déjeuner, faisait la vaisselle, réparait meubles et objets divers, lui rappelait ses rendez-vous chez le coiffeur et
obéissait à ses ordres en marmonnant dans sa barbe.
Elle laissait péter ses chiens, rangeait leurs gamelles dans le lave-vaisselle par un anthropomorphisme courant chez les personnes
âgées, prenait la pose pour regarder les Feux de l’amour, téléphonait, recevait et se plaignait avec lassitude. Au début c’est elle qui préparait
les repas. Elle était heureuse de ne plus être seule mais bientôt, l’habitude d’avoir Maxime à sa disposition lui voilait l’agrément de sa compagnie. Elle devenait " chiante " comme il
disait ; et il n’y allait plus pendant quelques jours bien que ses revenus en pâtissassent. Mais il s’en foutait car il aimait la liberté et connaissait sa valeur .
Quand il rentrait, il jouait à l’ordinateur et n’avait ni l’envie, ni assez de foi en lui-même, pour préparer un diplôme ou rechercher
un travail plus stable. Sophie, sa compagne, se refusait à lui et couchait ses angoisses sur du papier. Elle me racontait qu’elle voyait des chandelles dans le couloir de temps en temps.
Il était macho, Maxime, mais c’était une façon de supporter Sophie, qui elle, avait fait des études. Elle travaillait comme vendeuse à
mi-temps. Sophie était instable et comme Maxime ne lui parlait pas, ne lui faisait pas partager ses prouesses informatiques - la console ça isole -, elle finit par téléphoner à SOS Amitiés. La
personne au bout du fil lui conseilla de le quitter pendant un temps, histoire de faire le point. Elle y réfléchit, m’en parla, n’en fit rien.
Je ne sais pas ce qui s’est passé. Elle ne parlait pas quand ça n’allait pas. Moi je la voyais à la piscine, où entre deux
conversations, nous nagions un peu. Nous avions également de longs entretiens au téléphone qui s’apparentaient à un monologue que j’écoutais patiemment.
Un jour, elle me rapporta qu’elle avait demandé à Maxime si elle était belle. Oui, elle avait un beau cul qu’il lui répondit. Assez
grande, bien faite, mince, elle gardait le visage enfantin des madones de Botticelli mais les tranquillisants et la violence de ses troubles collaient à son expression un air hagard. De toutes
les manières, je savais qu’elle était plus belle que moi.
Arriva un épisode où Sophie se sentit tellement délaissée qu’elle se disait amoureuse du frère de Maxime, Guillaume, brillant étudiant
en informatique. Maxime était l’aîné d’une nombreuse fratrie couvée par d’anciens hippies à qui ils avaient transmis le respect d’eux-mêmes mais pas de la société ce qui avait fait réussir
ceux d’entre eux qui étaient passionnés par ce qu’ils faisaient. Nous étions invités à l’anniversaire de Guillaume dans une bâtisse au milieu de la forêt. Guillaume était saoul et se cognait
conte les murs, les chaises. Il appelait ça s’amuser. Nous étions tous dehors car Guillaume allait accomplir sa prouesse habituelle qui consistait à courir nu dans la forêt et à abattre un arbre.
Il était couché par terre entrain d’enlever son pantalon mais quand il me vit il n’en fit rien. Il remonta le pantalon qu’il avait descendu. Je voulais prendre ma voiture pour rentrer chez moi
car je travaillais le lendemain et j’attendais Sophie qui voulait venir avec moi. Elle parlait à Guillaume. Puis elle vint me voir dans la voiture.
— Je lui ai dit que je l’aimais, dit-elle au bord des larmes d’une voix de petite fille en souffrance.
— Et qu’est ce qu’il a dit ?
— Qu’il ne pouvait faire cela à son frère. Et après il m’a dit qu’il voulait sortir avec toi.
— Ah…
Mais Guillaume avait déjà grimpé sur le toit de ma voiture. Je fis une marche arrière rapide et j’entendis " Elle est
folle ! " venir des gens près de la bâtisse. J’allais partir. Mais Maxime voulut parler à Sophie. Elle sortit et me dit que je pouvais y aller. Guillaume était toujours sur mon toit. Le
chemin pour rejoindre la route était tout cabossé et je craignais pour Guillaume mais comme il ne voulait pas descendre de mon toit je pris le chemin du retour. Alors je roulais lentement et lui
demandais si ça allait depuis la vitre abaissée. Les autres étaient restés en haut. Il disait que ça allait. Il faisait nuit. Mes phares éclairaient la route tant bien que mal. Nous passions
devant un calvaire. Souvent je sentais que son corps se soulevait et retombait quand la roue entrait dans une ornière mais il tint bon jusqu’à la route. Là il descendit du toit. J’ouvris la
fenêtre et il m’embrassa. Je lui ouvris la voiture. Cette cour héroïque m’avait plus. Mais dans la nuit arrivaient des bouts de lumière. C’étaient les autres descendus pour le chercher. Je pris
congé de lui et partis en voiture. Arrivé à l’entrée de l’autoroute j’entendis crier et je vis Guillaume dévaler de la pente du bord du péage. Il m’embrassa. Il me demandait de rester. Mais je
travaillais le lendemain et préférais dormir un peu. Quand je revis Maxime et Sophie ils me dirent que Guillaume regrettait d’avoir abîmé le toit de ma voiture, qu’il était saoul. Maxime ne
voulait pas qu’il abuse de la meilleure amie de Sophie. Je trouvais ça très dommage.
La dernière fois que je vis Maxime et Sophie, c’était à Nouvel An, le soir du 31.12.1999. Nous buvions de la bière de la fin du monde,
ce n’était même pas la fin du millénaire. Il me faisait rire en me décrivant ses conditions de travail…Comme j’écoutais beaucoup mon amie car elle avait cessé de voir son thérapeute et avait
besoin de parler, Maxime me proposa de dormir avec Sophie :
— Vous pouvez dormir ensemble si vous voulez.
— ……
Je préférais ne rien dire devant sa mine tendancieuse.
— ……
— Bon, ben j’y vais, salut tout le monde.
— On s’appelle ? dit Sophie
— Oui, on s’appelle.
On ne s’appela jamais. Tout ce que je sais fut qu’elle disparut. Un soir, après le travail, il rentra et attendit. Elle ne rentra pas
ce soir là, ni les autres soirs. Les recherches menées par son entourages, puis par la police furent inutiles. Elle faisait partie des quelques vingt mille personnes qui disparaissent chaque
année en France. D’où la célèbre émission…
Quand à Maxime, il continue à travailler pour Madame R. Il essaye d’oublier Sophie. Il ne dit plus qu’il est irremplaçable. Nous nous
sommes un peu téléphoné mais maintenant je n’ai plus de nouvelles.

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